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Nicette Sergueef
Enseigne les principes et techniques ostéopathiques.
Quelle définition donneriez-vous de l'ostéopathie ?
Commençons par la définition donnêe par A.T. Still, le fondateur de l'ostéopathie. "Si vous vous demandez ce qu'est l'ostéopathie, vous regardez dans un dictionnaire médical et vous trouvez comme définition : "maladie des os". C'est une grave erreur. L'ostéopathie est composée de deux mots : ostéon qui veut dire os et pathos qui veut dire souffrir Je raisonne en pensant que l'os, ostéon , est le point de départ à partir duquel s installent des conditions pathologiques. J'ai ainsi combiné ostéo avec pathie et cela a donné ostéopathie. Le corps humain est une machine gouvernée par la force invisible appelée la vie. La liberté de la circulation sanguine, de la fonction nerveuse, des artères et des nerfs depuis leur origine jus qu'à leur terminaison est nécessaire pour que cette force fonctionne harmonieusement". C'est la définition de Still. Il en existe d'autres. Notamment une définition légale qui gouverne les statuts de l'État du Missouri aux USA : "C'est un système, une méthode, une science de soins".
En France, à une certaine époque, les personnes intéressées par l'ostéopathie ont consulté des ouvrages ostéopathiques américains et ont essayé de mettre en application ce qu'ils lisaient ou la traduction qui en était faite. Quelques erreurs d'interprétation sont parfois apparues. Exemple : Un texte de description de techniques vous explique de mettre le premier doigt à tel endroit, le deuxième à tel autre et ainsi de suite. Un professionnel qui pratique un minimum d'anglais comprend cela. Or un Américain parle du pouce puis du premier doigt, l'index. C'est une subtilité au niveau du langage qui fait que l'on peut avoir une mauvaise interprétation d'un texte et commettre ainsi des erreurs. Maintenant en Europe, la compréhension des techniques et principes ostéopathiques est nettement plus sophistiquée.
Quelles sont les indications de l'ostéopathie (pathologies, problèmes uniquement mécaniques ou aussi organiques) ?
Je pense que vous souhaitez connaître les indications des traitements manuels ostéopathiques. Le terme "ostéopathie" a un sens beaucoup plus large que la simple référence aux techniques manuelles. Still la définissait comme un art, une science et une philosophie.
Les indications des traitements manuels ostéopathiques sont des cas de dysfonctions somatiques, codifiés dans "International Classification of Diseases", code utilisé pour tous les remboursements de soins dans les systèmes d'assurance aux États-Unis.
Les dysfonctions somatiques sont définies comme étant les dysfonctions des muscles, os, fascias et tout système associé, vasculo-nerveux par exemple.
Il faut différencier "dysfonction somatique" et "pathologie", le terme "pathologie" indiquant la présence de maladie. Un des principes de l'ostéopathie est que les dysfonctions somatiques peuvent contribuer au développement de douleurs, de maladies dans le corps et donc qu'en normalisant ces dysfonctions somatiques, nous contribuons à l'équilibre de l'individu.
Y a-t-il des contre-indications ?
Oui. Toute condition médicale aiguë ou instable est une contre-indication. Dans tous les cas, la notion de "dosage" dans l'application des traitements ostéopathiques manuels est un facteur important. Il ne faut surtout pas dire que les traitements manuels ostéopathiques sont une panacée. Il y a forcément des limites. Certains problèmes ne sont pas du ressort de ces techniques.
Le bilan clinique suffit-il pour identifier le trouble et savoir comment traiter ou avez-vous besoin d'examens complémentaires ?
Si on considère que les techniques ostéopathiques telles qu'on les applique reposent sur l'appréciation de dysfonctions somatiques, notre bilan clinique devrait nous permettre, par un développement manuel suffisant, de sentir ces dysfonctions. Il serait parfois utile de pouvoir confronter nos sensations.
Nous avons un diplôme de masseur-kinésithérapeute et, actuellement, la loi ne nous autorise pas à solliciter des examens complémentaires. Donc, s'il nous arrive de penser qu'un examen, comme une radio par exemple, serait nécessaire, nous adressons le patient à son médecin qui prendra la décision.
Vos techniques s'apparentent-elles plus à la mobilisation articulaire ou à la mobilisation-massage des tissus mous ?
Ce sont des techniques d'équilibration tissulaire. Nous parlons de "normalisation". Dans mon livre, "Normaliser la colonne sans manipulation vertébrale"(*), j'explique que : "les différentes approches de la thérapie manuelle peuvent être classées en deux grands groupes : normalisation par action directe et normalisation par action indirecte". Notez que je parle de normalisation et non pas de manipulation. Nous sommes face à un déséquilibre que l'on cherche à normaliser.
D'autre part, tous les tissus du corps peuvent être concernés (fascias, muscles, ligaments, capsules). Personnellement, j'utilise les principes des techniques indirectes. Je les définis de la façon suivante : "Techniques articulaires fonctionnelles : le déplacement se fait dans le sens de la lésion : techniques musculaires : les muscles spasmés sont encore plus raccourcis : techniques fasciales : les fascias sont accompagnés dans le sens de leur déséquilibre jusqu'à la normalisation". il est une image que j'utilise souvent pour parler de ces méthodes : "lorsque l'on marche et que l'on se prend une manche dans une poignée de porte. Il y a deux solutions. D'une part, on peut tirer pour se dégager et peut-être déchirer la chemise. C'est une technique directe. D'autre part, on peut interrompre le mouvement, revenir légèrement en arrière et se dégager sans déchirer la chemise. C'est une technique indirecte. Ces méthodes indirectes correpondent parfaitement au décret de compétence des masseurs-kinésithérapeutes. Les normalisations indirectes restent toujours dans les limites physiologiques du mouvement.
Je suis favorable aux techniques indirectes, mais je ne dis jamais qu'une pratique est meilleure que l'autre Dans notre approche, nous essayons d'enseigner la notion de respect du corps, des tissus.
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Pour autant, il y a des gens qui utilsent remarquablement les techniques directes. J'écris que "les méthodes directes sont souvent assimilées, à tort, à des techniques rapides, "toniques", parfois brutales. Les méthodes indirectes, à l'inverse, sont caricaturées comme étant passives, l'opérateur manipulant vaguement l'énergie du sujet ou semblant somnoler. Il est vrai que certaines pratiques des manipulations "hâtives", standards et "craquent" tous les dos de la même manière, pendant que d'autres camouflent leur ignorance dans une pratique où la fantaisie, les rituels ésotériques tiennent lieu de tout traitement. En fait, toutes les approches doivent être subtiles et s'adapter aux tissus du sujet. Il ne faut pas confondre puissance et agressivité, douceur et inertie".
Quelle place ont la rééducation et la physiothérapie dans votre conception de la prise en charge des malades ?
Nous aimons privilégier le travail avec les mains chaque fois que cela est possible. C'est vrai que cela demande un sérieux apprentissage pour acquérir un senti suffisant permettant de reconnaître les dysfonctions somatiques et ensuite leurs normalisations. Dans cette période d'apprentissage parfois longue et difficile, l'étudiant peut rêver de la machine qui lui permettrait de tout résoudre sans trop s'investir. Bien sûr, c'est impossible.
Nous accordons aussi beaucoup d'importance à la rééducation. Mais pas à n'importe quelle rééducation. Elle doit être très fine, proprioceptive, ou faire appel à d'autres méthodes de normalisation type "Autogenic functionnal balancing", le "senti sur soi". Ces méthodes permettent chez certains la réintégration de schémas oubliés.
Parlez-nous de l'ostéopathie aux États-Unis. Quelles sont es différentes écoles, les différentes tendances ?
Il y a environ une vingtaine d'écoles d'ostéopathie aux USA. Les élèves suivent un programme assimilable au programme des écoles de médecine avec, en plus, des cours d'ostéopathie. Depuis environ 5 ans, le titre délivré à la fin de ces études "DO" signifie "Doctor of osteopatic medicine" et non plus comme avant "Doctor of osteopathy". Il s'agissait de bien mettre l'accent sur la différence qui est faite aux USA entre l'ostéopathie et la médecine ostéopathique. Cette nuance s'est avérée nécessaire depuis l'utilisation du terme ostéopathie par les étrangers, Européens notamment, pratiquant des techniques ostéopathiques sans être médecins.
Depuis juillet 1999, la réunion des délégués de l'AOA, l'Académie ostéopathique américaine, précise que, pour tout document, légal il faut employer les termes de "osteopathic medicine" ; le terme "osteopathy" est utilisé dans un contexte plus historique. Il faut donc différencier l'ostéopathie, les techniques ostéopathiques, la philosophie ostéopathique et la médecine ostéopathique.
Depuis 1970, environ, les membre de l'Educational Counsil of Osteopathic Principles (ECOP) se réunissent régulièrement. Ces représentants de toutes les écoles d'ostéopathie américaines établissent des rêgles communes et discutent des programmes d'enseignement.
La médecine ostéopathique américaine partage avec le reste du monde, la philosophie et les techniques manuelles ostéopathiques, mais insiste sur leur intégration dans la pratique de la médecine.
Faites-vous une différence entre l'ostéopathie et la thérapie manuelle ?
Je conçois l'ostéopathie telle qu'elle est définie aux États-Unis. J'utilise les principes et les techniques ostéopathiques, mais je ne suis pas médecin. Aux États-Unis, où je donne des cours, je ne me présente pas en tant qu'ostéopathe. J'utilise des techniques ostéopathiques, mais je ne suis pas docteur en médecine ostéopathique.
Quant à la thérapie manuelle, beaucoup de choses peuvent se cacher derrière. Il faudrait savoir ce que l'on entend par thérapie manuelle. Dès lors que l'on travaille avec ses mains, on pratique de la thérapie manuelle. En Allemagne, la thérapie manuelle, c'est plein de choses. Une amie qui pratique en Allemagne ne peut pas dire qu'elle pratique de la thérapie manuelle. Elle préfère parler d'ostéopathie. Dans la mesure où on s'intéresse à quelque chose qui à plus ou moins court terme va devoir entrer dans une définition non plus française mais européenne, on va se heurter à un vrai problème de définition.
Que répondez-vous à ceux qui refusent aux kinésithérapeutes de pratiquer des manipulations vertébrales sous prétexte qu'elles peuvent engendrer des accidents ?
Qu'entend-on par manipulations vertébrales ? Dans la conclusion de mon livre j'écris : "La Fédération internationale de médecine manuelle rappelle le sens global d'une manipulation : "usage thérapeutique des mains". À ce titre, toute personne suffisamment à l'écoute des tissus d'un patient peut être efficace.
"Le professeur De Sèze a défini la manipulation vertébrale à l'Académie de médecine (séance du 27 octobre 1987) : "La manipulation vertébrale est un acte thérapeutique qui consiste à imprimer à une articulation vertébrale un mouvement qui, tout en respectant l' intégrité anatomique de l'articulation, dépasse l'amplitude du mouvement passif normal".
"Normaliser la colonne sans manipulation vertébrale, c'est ne forcer aucune "barrière". Le thérapeute assiste les tissus du sujet à larecherche de l'équilibre. L'homéostasie fait le reste".
Si on se réfère à une définition ou à une autre, on ne pratique pas la même chose. Tout cela devient de la sémantique.
L'utilisation des techniques directes, effectivement, dans certains cas si on n'est pas éduqué peut être à l'origine d'accidents. Ceci est valable autant pour les médecins que pour les kinésithérapeutes. Il faut que ceux qui pratiquent ces techniques aient une éducation de la main.
Ceci est une réponse globale. Reste que je ne me sens pas concernée puisque, personnellement, je ne fais jamais de manipulation vertébrale au sens de "dépasser une barrière".
Propos recueillis par
Franck Gougeon
(Un article de KA Actualité n°7355
jeudi 16 septembre 1999.)
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